Vous est-il déjà arrivé, après avoir passé un moment en charmante compagnie, d’apprendre que ce qui vous est apparu comme un moment de qualité avait été pour l’autre personne une source de stress ? Comment un même événement peut-il induire deux perceptions très différentes chez les personnes qui l’ont vécu ? Ce phénomène peut s’expliquer par une formule simple : la carte n’est pas le territoire.

Les mondes objectif et subjectif

Bien que nous ayons tous une structure neurologique similaire, celle-ci fonctionne différemment en chacun de nous. Le cerveau perçoit la réalité d’une façon propre à chacun, ce qui permet à deux personnes de vivre le même événement différemment. C’est la base de nos problèmes de communication lorsque nous essayons d’imposer notre vision de la réalité à une autre personne.

L’une des premières choses que nous apprenons sur le monde, c’est que tout le monde ne partage pas notre point de vue. Pour bien comprendre une situation, nous devons adopter différentes perspectives, tout comme lorsque nous regardons un objet sous différents angles pour en voir la largeur, la hauteur et la profondeur. Un point de vue est partiellement vrai et limité car il ne donne qu’une seule dimension, une seule perspective, conforme à cet angle, et donc une image incomplète de l’ensemble de l’objet.

Les gens ne nous perçoivent pas tels que nous sommes, mais comme ils pensent que nous sommes. Ils projettent une variété d’images et de traits sur nous et la manière dont ils se comportent ou traitent avec nous est cohérente avec leur projection.

En résumé, nous vivons tous dans le même monde mais chacun l’expérimente à sa façon. Il y a donc un monde objectif et une multiplicité de mondes subjectifs.

La carte et le territoire

L’aphorisme « Une carte n’est pas le territoire qu’elle représente (mais si elle est correcte, elle a une structure similaire à celle du territoire, ce qui explique son utilité) » apparait pour la première fois dans un ouvrage d’Alfred Korzybski publié en 1933 : Science and Sanity: une introduction aux systèmes non aristotéliciens et à la sémantique générale.

L’idée semble assez basique et simple. En effet, qui confondrait une carte routière avec une route, ou un menu avec un repas ? Cependant, Korzybski observe que les gens confondent souvent ce qu’ils pensent de la réalité avec celle-ci. Il énonce donc que ce que les individus pensent de la réalité – leur conscience du monde (la carte) – n’est pas la réalité elle-même ni une image complète de tout ce qui se passe (le territoire). Selon Korzybski, en raison de la nature subjective de nos expériences, il n’est pas possible de saisir pleinement une réalité objective absolue.

Dire que notre carte n’est pas le territoire signifie que nous ne pouvons pas expérimenter directement le monde. Les informations que nous enregistrons de notre environnement sont déformées ou généralisées dans notre système de compréhension du monde. Non seulement ces informations sont filtrées par notre perception, mais elles le sont également à travers nos croyances.

Apprendre à reconnaître la structure de la carte d’une autre personne nous permet de voir le monde à travers ses yeux et ainsi de mieux la comprendre.

Notre carte du territoire peut donc être différente, même si le territoire lui-même est identique.

Ce principe d’une carte différente de ce qu’elle représente est l’un des présupposés de la programmation neuro-linguistique (PNL), un ensemble de techniques utilisées en communication et en psychothérapie pour modifier les comportements au moyen du langage.

Les filtres

Afin de donner un sens à l’énorme quantité d’informations que nous recevons à chaque instant, nous procédons à un filtrage inconscient indispensable.

Notre cerveau utilise différents types de filtres :

– L’effacement

Nous ne remarquons pas certaines choses, surtout si elles ne nous intéressent pas. Donc, dans chaque situation, il se passe plus de choses que nous ne le réalisons. Si la plupart des informations que nous supprimons peuvent ne pas être pertinentes, nous en oublions parfois d’autres qui pourraient nous aider si nous les remarquions.

– La distorsion

Plusieurs biais cognitifs déforment notre vision du monde :
À travers la confirmation nous accordons une plus grande attention aux preuves qui corroborent nos convictions et minimisons, ou ignorons, celles qui les infirment.

Selon le mouvement, nous sommes plus susceptibles de faire ou de croire quelque chose lorsque nous voyons beaucoup de gens le faire ou le croire.

L’illusion de contrôle nous fait penser que nous pouvons contrôler ou influencer les résultats, même lorsque nous ne le pouvons pas.

Avec l’effet de halo, si nous aimons une caractéristique chez une personne, nous avons tendance à voir leurs autres traits plus favorablement.

– La généralisation

Nous recherchons le commun et la prévisibilité. Ce que nous attendons est influencé par notre perception des événements précédents.

Habituellement, ces raccourcis cognitifs jouent en notre faveur. Réfléchir prend du temps et demande beaucoup d’énergie. Si nous devions penser à tout ce que nous faisons, nous serions incapables d’agir. Mais parfois, ces raccourcis fonctionnent contre nous. Nous manquons d’informations pertinentes, procédons par suppositions, tirons des conclusions hâtives ou nous abandonnons aux jugements et préjugés.

Il ressort de tous ces filtrages que ce que nous vivons n’est pas la réalité. Au moment où nous prenons conscience de vivre une expérience, celle-ci a déjà été passée à travers l’effacement, la distorsion ou la généralisation de nos filtres.

Les cartes mentales

Chaque jour, nous formons des opinions, tirons des conclusions, formulons des hypothèses, développons des croyances, adoptons des attitudes. Nous considérons à tort que toutes ces informations qui transitent par nos sens sont objectives et nous les considérons comme vraies.

Le monde est vaste et complexe et dépasse notre compréhension totale. Chacun de nous crée son propre monde à partir de sa perception du monde actuel. C’est ce qu’on appelle une « carte mentale ». Nos cartes sont formées à partir de nos expériences et de la façon dont nous les percevons.

Comme nous voyons, entendons, sentons et goûtons tous les choses différemment, aucune de nos cartes ne peut être considérée comme objective. Et pourtant nous ne doutons presque jamais de leur exactitude. À travers elle, nous voyons les choses telles que nous les pensons et non telles qu’elles sont réellement. Elles sont nos perceptions subjectives du monde extérieur et les interprétations de toutes nos expériences. Ce sont ces perceptions qui créent nos hypothèses et nos croyances, qui forment nos attitudes et nos comportements, qui déterminent à leur tour notre façon de penser et d’agir.

Nous créons tous une carte de la réalité à mesure que nous grandissons. Sans cela, nous devrions découvrir ce qu’est une porte et comment l’ouvrir à chaque fois que nous en voyons une, ou réapprendre à nouer des relations avec les gens chaque fois que nous rencontrons une nouvelle personne.

Plus notre carte est proche de la réalité, mieux elle fonctionne. Au contraire, si nous grandissons avec des traumatismes, ou si l’image de la réalité que nous avons reçue dans notre situation familiale ne fonctionne que dans notre famille, comme c’est souvent le cas, nous pouvons rencontrer des difficultés. L’inconscient reproche au monde de ne pas ressembler à sa carte sans se rendre compte que celle-ci n’est qu’un élément inventé pour faciliter la navigation dans le monde réel.

Nos cartes ne sont pas la seule vérité. Les autres personnes ont un point de vue différent et remarquent des choses que nous avons manquées et inversement. Leur vision de la réalité est aussi valable que la nôtre. Évaluer la pertinence de leurs actions selon nos cartes est une erreur de jugement qui mène le plus souvent à l’incompréhension, comme le fait de penser que tout le monde voit le monde de la même manière que nous.

Nous avons tendance à supposer que, parce qu’une chose sur notre carte a une signification pour nous, elle aura la même signification pour les autres. Et si ce n’est pas le cas, c’est parce qu’ils ont tort. Quand on se rend compte qu’ils font probablement la même chose, il est alors facile de voir comment des malentendus et des conflits surgissent.

Quand nos cartes deviennent obsolètes

Alors que les territoires sont dynamiques, les cartes, elles, sont statiques, comme des instantanés. Et si elles sont utiles à un moment de notre vie, elles peuvent aussi devenir obsolètes.

Pour nous aider à traverser la vie, nous créons une carte interne de la réalité à laquelle nous pouvons nous référer. Comme avec une carte routière, notre carte mentale est une version réduite de la réalité qui ne montre pas tout. Elle très utile pour fonctionner au quotidien, mais elle est limitée. Si le territoire change, nous aurons besoin d’une nouvelle carte, sinon notre voyage sera affecté.

Par exemple, un enfant peut construire une carte mentale selon des croyances liées à un contexte familial difficile. Cette carte l’aide à traverser des situations douloureuses en lui indiquant de faire ceci pour éviter cela. Cela fonctionne tant qu’il est enfant, mais une fois adulte, ce type de comportement n’est plus nécessairement adapté. Ses ressources ont changé et le contexte est différent. Sa carte devient alors un facteur limitant.

Changer de carte

Notre carte peut être améliorée en découvrant de nouvelles expériences et de nouveaux faits et en modifiant nos perceptions et nos croyances.

Au fur et à mesure que les gens grandissent et réalisent que certaines cartes ne leur sont plus utiles, ils peuvent être amenés à vouloir les modifier ou à les améliorer. Il arrive que ce désir de changement génère quelques problèmes.

Pour qu’une nouvelle – et meilleure – carte remplace celle qui ne sert plus, il doit y avoir une période intermédiaire au cours de laquelle l’ancienne carte se transforme en chaos temporaire, s’efface puis est remplacée par une nouvelle qui reflète davantage la réalité. Cette « mise à jour » permet, grâce à davantage de ressources, d’être plus heureux, créatifs et connectés à d’autres personnes.

Au fur et à mesure que ce processus se produit, qu’une forme de chaos apparaît, il y a une tendance naturelle à essayer de protéger l’ancienne carte (notre conception de qui nous sommes et de notre relation au monde). Cette tentative de maintenir l’ancienne carte en activité provient de l’idée erronée selon laquelle cette carte est qui nous sommes – que notre carte est le territoire – plutôt qu’un outil utile pour naviguer dans la vie.

En d’autres termes, nous créons cette carte (ou plutôt elle est créée pour nous par nos parents, nos enseignants, les médias et la société en général), puis nous oublions qu’il s’agit simplement d’une carte et pensons plutôt qu’elle est ce que nous sommes, ce qui définit notre personne et notre relation à l’univers.

Obtenir une nouvelle carte – faire une mise à jour de notre logiciel – est le secret de la croissance.

Donc, le principal obstacle au changement positif réside dans la conviction erronée que cette carte est qui nous sommes plutôt qu’une représentation commode de qui nous sommes. En croyant cela, il n’est pas étonnant que, lorsque la carte commence à s’effondrer en vue de la création d’une nouvelle et meilleure version, nous ayons l’impression de nous désintégrer.

Puisque nous pensons être ce qui est en train de s’effondrer, nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour préserver l’ancienne carte et refuser le processus de réorganisation.

Cette résistance peut être à l’origine de comportements dysfonctionnels et de toutes sortes de sentiments douloureux tels que la peur, la dépression, la colère, l’anxiété, etc. Ce sont autant de moyens mis en place pour combattre la mort de l’ancienne carte et la naissance de la nouvelle.

Mais que se passerait-il si nous pensions que notre ancienne carte est périmée, elle ne fonctionne pas très bien et nous cause toutes sortes de souffrances et qu’il nous faut une nouvelle, plus adaptée à nos besoins ? Dans ce cas, nous nous contenterions de laisser le processus se terminer lui-même. Ce qui nous épargnerait beaucoup de problèmes et de souffrances.

Alors gardons à l’esprit que nous ne sommes pas notre carte. Elle n’est qu’un outil. Et si le fait de la changer nous plonge dans le chaos, cela fait partie du processus de changement.

3 astuces pour adapter nos cartes

1. Adopter le point de vue de l’autre

Lorsque nous sommes en désaccord avec une personne ou que nous ne comprenons pas pourquoi elle fait quelque chose, mettons-nous à sa place et regardons le monde, et nous-même, de son point de vue. Essayons d’adopter sa carte plutôt que de simplement nous demander ce que nous ferions dans cette situation.

Rappelons-nous que les intuitions que nous obtenons de cet exercice ne sont qu’une hypothèse de ce qu’une personne pense et ressent.

2. Explorer les limites de nos cartes

Dans quelle mesure sont-elles limitantes ? Y a-t-il des choses que nous pensons ne pas pouvoir faire ? D’autres que nous ne méritons pas ? Certains domaines de notre vie qui ne se passent pas aussi bien que nous le souhaiterions peuvent être un indicateur d’une carte à mettre à jour.

Par exemple, si nous avons une conviction qui nous limite ou ne nous sert pas – comme certaines personnes qui s’empêchent de faire de l’exercice parce qu’elles croient ne pas être douées pour le sport – cherchons activement des exemples qui infirment cette conviction.

Si nous avons tendance à faire des généralisations, il est utile de trouver des contre-exemples. Il y aura toujours des exceptions à toute généralisation… y compris celle-ci.

Lorsque nous pensons que nous ne pouvons pas faire quelque chose que nous voudrions faire, demandons-nous ce qui se passerait si nous le faisions.

3. D’abord chercher à comprendre, puis à être compris

Notre approche vis-à-vis des autres doit reposer sur une base de compréhension de ces derniers et sur la manière dont ils voient, entendent et se sentent dans le monde qui les entoure.

Nous devons être ouverts au changement et accepter que notre perception et notre prise de conscience ne soient pas toujours des faits. Afin d’éviter des malentendus, il est donc nécessaire de clarifier avec les autres ce que chacun a compris.

Ce principe va beaucoup plus loin que simplement laisser quelqu’un d’autre parler en premier. Il nécessite une écoute active et signifie consacrer du temps et des efforts à comprendre comment l’autre personne pense et perçoit la réalité et comment cela la conduit ensuite à se comporter de certaines manières.

Lorsque nous comprenons vraiment quelles croyances, pensées et perceptions sous-tendent le comportement des gens, souvent, leur comportement nous semble beaucoup plus sensé. Vous n’êtes peut-être toujours pas d’accord avec leur comportement, mais cela devrait vous sembler plus logique et de cette façon, vous commencez à comprendre que la carte n’est pas le territoire.