Vous vous souvenez de Tyler Durden dans Fight Club? On passe sa vie à faire un boulot qu’on n’aime pas pour acheter des choses dont on n’a pas besoin? Vous avez aimé? Vous allez adorer Mark Manson. Enfin, adorer, c’est une façon de parler. Lui aussi est du genre à mettre le doigt sur les zones sensibles. Mais là où Tyler le faisait en versant de l’eau de Javel sur la main pour être certain d’avoir toute l’attention, Mark opte pour la manière douce. Pas de pistolet sur la tempe ou de menace physique, juste un moment « les yeux dans les yeux » avec quelques idées qui sonnent comme autant de vérités difficiles à entendre. Et il y a même un panda qui parle.

Bienvenue dans le monde de Mark Manson

Pour être tout à fait correct le titre devrait être L’art subtil de se foutre… de ce qui n’est pas important. Ce n’est donc pas un traité de nihilisme pour les nuls mais plutôt, comme le sous-titre du livre l’indique, « un guide à contre-courant pour être soi-même ». Ou, pour faire plus simple, « un livre de développement personnel pour ceux qui détestent le développement personnel ». (4e de couverture)

Le livre commence bien avec une introduction consacrée à Charles Bukowski. Alcoolique notoire et écrivain révélé sur le tard, Bukowski n’est a priori pas un exemple de bonheur épanoui ni de sagesse bouddhique. Et pourtant… Bukowski a passé des décennies à écrire avant d’être publié. Ce n’est qu’après avoir passé la cinquantaine qu’il a enfin rencontré le succès qu’on connaît. Il incarne donc une sorte de rêve américain, alcoolisé et libidineux, certes, où tout est possible pour qui bosse dur et y croit. Et, alors qu’il aurait pu rentrer dans le rang, il n’a rien changé et a continué à picoler et à mettre ses travers en avant. Le succès ne l’a pas rendu meilleur. Il est resté lui-même, pour le meilleur et pour le pire.

Mark Manson met à mal la pensée positive car non, tout ne va pas toujours bien. Son postulat est le suivant: on est assailli d’injonctions à positiver pour être plus heureux, plus en forme, plus riche, plus sexy… On pense donc que si on doit être plus heureux, plus sexy, plus productif, c’est parce qu’on ne l’est pas assez. Cette obsession du positif ne fait qu’accentuer nos échecs et nos manques. Une personne vraiment heureuse n’éprouve pas le besoin de s’en convaincre tous les matins devant sa glace ou à longueur de publications sur Facebook. Elle l’est, c’est tout.

La publicité ne fait pas autre chose en nous vendant une vie meilleure avec une plus grosse voiture ou un téléphone encore plus performant, idéal pour faire des vidéos de son chien qu’on ne regardera jamais. Elle nous rappelle ce qu’on n’a pas et qu’on devrait avoir pour être reconnu socialement, faire partie du club. Bref, être HEU-REUX.

Manson pointe cette société de surconsommation et les médias sociaux qui nous mettent en mode « regardez, ma vie est tellement cool » et nous culpabilisent de ressentir des émotions négatives comme l’anxiété ou la peur. Dans ce monde si parfait où nos voisins passent leur temps à prendre l’apéro ou à courir au ralenti main dans la main sur une plage idyllique (coucher de soleil en option), si on a ne serait-ce qu’un doute sur notre situation (mais comment font-ils tous pour être si beaux, si heureux, si…), on ne peut qu’être persuadé qu’il y a forcément quelque chose qui ne tourne pas rond chez nous.

Quelle solution face à ce sentiment qu’on ne vaut pas mieux qu’un seau de tournevis? La réponse est simple: s’en foutre! Quelle meilleure arme pour traverser ce monde qui nous fait sentir con, anxieux, coupable?

La loi de l’effort inverse

Mark Manson reprend à son compte la loi de l’effort inverse du philosophe américain Alan Watts. Cette théorie nous apprend que plus on cherche à se sentir mieux, moins on se sent bien. Parce que vouloir quelque chose renforce le sentiment de manque et que le désir engendre l’insatisfaction. En pratique, plus on veut être riche, plus on se sent pauvre, quelle que soit sa situation financière. Heureusement la loi de Watts fonctionne dans les deux sens. Si la quête du positif est négative, celle du négatif engendre du positif. Et donc moins se préoccuper de quelque chose permet de mieux le réussir.

Pour Mark, « dans la vie, tout ce qui en vaut la peine s’obtient en consentant à surmonter l’expérience négative associée. La moindre velléité de fuite, d’empêchement ou de répression du négatif produit l’effet inverse. L’évitement de la souffrance produit de la souffrance, le déni de l’échec, c’est encore l’échec ». Nier la souffrance la rend encore plus importante. Alors que lâcher prise, affronter la réalité ouvre un espace de liberté où tout devient possible. Plus de peurs, plus d’obstacles.

Il faut arriver à faire le tri entre l’essentiel et le superflu. S’il est un combat à mener qui vaille la peine c’est probablement celui-là. Sinon on risque de passer une partie de sa vie à se faire un ulcère pour des broutilles. Il ne s’agit pas d’être indifférent ou imperméable aux émotions mais bien de se foutre de ce qui ne compte pas.

Panda-Parle-Cash

Manson imagine un héros imaginaire qui dirait à chacun ses 4 vérités. Mise en situation: quelqu’un sonne à la porte, vous ouvrez et vous vous trouvez face à un panda masqué. Il vous regarde, sourit et dit: « tu n’as pas une minute à toi, tu débordes d’occupations mais en fait tu as peur de la solitude », ou « tu enchaines les relations, tu cours après les conquêtes mais tout ce que tu essayes de faire c’est cacher ton manque de confiance en toi », ou encore « tu dépenses des sommes folles pour tes enfants, tu leur achètes tout et n’importe quoi mais en fait ce qu’ils veulent, eux, c’est ta présence » etc.

Là, deux options: soit refermer gentiment la porte en disant « désolé vous faites erreur, vous êtes au mauvais numéro » et retourner s’enfiler un verre de vin, voire toute la bouteille, soit accuser le coup et se remettre en question. Panda-Parle-Cash, ou comment faire d’une boule de poils un vengeur masqué salutaire (qu’on ne voudrait surtout pas écouter).

Dans le même ordre d’idées, Super Panda dirait: « la vie est une succession d’emmerdes et de problèmes qui ne cesseront pas. Par contre ils peuvent nous aider à avancer. » N’attendons pas une vie sans problème, ça n’arrivera jamais. Le secret du bonheur réside dans la résolution de ces problèmes. Encore faut-il:
1. Reconnaître en avoir. On connait tous des champions du déni. Nous en faisons peut-être même partie;
2. Ne pas se poser en victime en reportant sur les autres la responsabilité de la résolution du problème.

Plutôt que demander ce qu’on attend de la vie, question à laquelle on répond majoritairement par des banalités (être heureux, avoir un chouette boulot etc.), Manson enfonce le clou rouillé et interroge: « pour quoi est-on prêt à souffrir? », « quel prix est-on prêt à payer pour atteindre nos objectifs? » Pour obtenir ce qu’on veut (être heureux en couple, devenir son propre patron, gagner plein d’argent, avoir un corps de rêve…), une question prévaut: « quelle souffrance veut-on endurer? »

 

Questionner nos valeurs

Les médias se repaissent de l’extraordinaire. Ils nous balancent à longueur de journée tout ce qui est « le plus ». Pour Mark, « alors que la vie de tous les jours est banale, les médias nous conditionnent à penser que l’exceptionnel est la norme. Et par conséquent que nous sommes à côté de la plaque avec notre quotidien barbant.

La dictature de l’exceptionnel renvoie aux gens une image dégradée d’eux-mêmes, leur laissant croire que s’ils veulent se faire remarquer ou peser, ils doivent se montrer plus extrêmes, plus radicaux et plus sûrs d’eux ». Accepter notre banalité nous soulage d’un poids et nous rend libre d’être vraiment qui nous voulons. Et les choses simples auront plus de valeur.

Manson met en exergue quelques fausses valeurs:
1. Le plaisir: s’il est nécessaire, il n’est en soi pas suffisant. Ce n’est pas la cause du bonheur. Il en est un effet;
2. La réussite matérielle: à partir du moment où on est capable de satisfaire nos besoins fondamentaux (nourriture, logement, etc.), la corrélation entre le bonheur et la réussite matérielle est proche de zéro;
3. Avoir toujours raison: hypothèses fausses, souvenirs erronés, décisions impulsives… On se trompe souvent et on limite l’accès de notre ouverture d’esprit;
4. Rester positif quoi qu’il arrive: si positiver revêt des avantages, il faut bien admettre que la vie nous envoie souvent des paquets d’emmerdes sur la tête.

Mark Manson identifie 5 valeurs qui obéissent à la loi de l’effort inverse:
1. Prendre la responsabilité de tout ce qui nous arrive;
2. Reconnaître sa propre ignorance et cultiver le doute permanent quant à nos propres croyances;
3. Etre disposé(e) à prendre connaissance de nos défauts/erreurs pour y remédier;
4. Etre capable de dire et d’entendre non pour définir ce qu’on accepte ou pas dans la vie;
5. Contempler notre condition de mortel(le).

La responsabilité

On ne contrôle pas toujours ce qui nous arrive. Il y a des situations, parfois tragiques, dans lesquelles on se trouve qu’on n’a pas choisies. Un proche décède, quelqu’un emboutit la voiture, une analyse révèle un cancer, etc. Si nous n’y sommes pour rien, la responsabilité de gérer l’événement nous incombe. Quelle réaction voulons-nous avoir? Quel acte décidons-nous de poser? Beaucoup de gens refusent d’endosser la responsabilité de leurs problèmes parce qu’ils pensent que ça revient à s’en reconnaître fautifs.

On contrôle toujours le regard qu’on porte sur ce qui nous arrive et la façon dont on y réagit. Plus on choisit d’assumer la responsabilité de sa vie, plus le pouvoir qu’on exerce sur elle est important. Accepter la charge de ses problèmes est le premier pas vers leur résolution.

Mark nous met en garde face au danger de la certitude absolue et revient à la loi de l’effort inverse: plus on recherche la certitude à propos de quelque chose, plus on renforce en nous le sentiment d’incertitude et d’insécurité. Et inversement, plus on consent à l’état d’incertitude, plus on apprécie de progresser dans la connaissance de ce qu’on ignore. L’incertitude désamorce les stéréotypes et les préjugés et prévient les jugements sommaires. Elle est à la base du progrès et de la croissance. Qui croit tout savoir n’apprend rien.

Pour Manson, nous sommes tous poussés par une peur qui nous incite à nous préoccuper d’une multitude de choses plus vaines les unes que les autres. Parce que nous y investir est encore la plus sûre manière de dévier de l’inéluctabilité de notre propre mort, de nous détourner de sa réalité. A cet égard, s’en foutre revient à atteindre un état quasi spirituel d’acceptation de la finitude de notre existence de mortels.

Voilà quelques-unes des idées développées dans L’Art subtil de s’en foutre. Il y en a plein d’autres avec à chaque fois des exemples concrets le plus souvent tirés de l’expérience personnelle de l’auteur.

Ce livre est une invitation à nous regarder dans le miroir, au saut du lit avec notre tête de travers et les yeux gonflés. Ce petit moment en suspension où on ne peut pas se mentir et qu’on préfère en général abréger au plus vite. Pas de maquillage, pas d’artifice, la vérité nue dans toute sa splendeur.

Voilà un bouquin de développement personnel qui sort des sentiers battus. C’est très bien écrit, très drôle et hyper référencé. Le titre original, The subtle art of not giving a fuck, est un joli pied de nez au politiquement correct ambiant et le contenu est à l’avenant. Mark Manson ne prend pas de détour, fonce droit devant avec un style cru et direct.

S’il parvient à si bien pointer nos travers, nos faiblesses, nos aspérités et nos peurs (pour mieux nous aider à les affronter), c’est parce qu’il a un jour décidé d’aller au plus profond de lui-même pour se livrer à une analyse réaliste et sans concession de qui il était. C’est pour cela qu’il nous touche autant. Il est humain. Comme nous tous.

Mark Manson est l’auteur d’un blog à succès. Plus de 2 millions de visiteurs mensuels lisent ses textes consacrés à la culture, les relations sentimentales (gros topic), la psychologie et les choix de vie.

 

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