Qui ne s’est jamais demandé s’il était à sa place, s’il vivait une vie qui lui correspond vraiment? Avec le risque de réaliser que la situation dans laquelle on se trouve ne nous rend pas heureux. Jonathan Lehmann est passé par là et est parti à la rencontre de lui-même sur les routes d’Inde. Son livre, Journal intime d’un touriste du bonheur, nous raconte ce beau voyage intérieur. Au programme: méditation, surf et sexe tantrique!

A la recherche de soi

Jeune avocat à Wall Street, Jonathan Lehmann est un golden boy promis à une belle carrière. Mais il a un problème. Il mène une vie dont il a toujours rêvé mais qui ne le rend pas heureux. Comme souvent, trop de travail, trop d’argent, trop de fêtes, trop de drogues, trop de tout. Et pas assez de sens. Et toujours cette impression de vide. A 30 ans, il sent qu’il doit changer de vie. Mais pour faire quoi? Où?

Un jour, un livre croise sa route et un nouvel horizon s’ouvre à lui. Jonathan découvre Nouvelle terre d’Eckhart Tolle et les cieux s’ouvrent. Il sent qu’il touche à quelque chose d’essentiel et parvient enfin à mettre des mots sur cette affliction qui le dévore. Eckhart Tolle pointe cette mécanique présente chez tout le monde à l’origine de nombreux maux: la pensée compulsive.

Jonathan identifie la cause de son malheur, la tyrannie du mental, et voit son salut dans le développement personnel, dans lequel il se jette à corps perdu. Il pratique le yoga, la méditation, dévore des tonnes de livres sur la spiritualité et voyage à la rencontre de maîtres spirituels.

Fort de ces expériences, il décide de partager son savoir et écrit un manuscrit qu’il envoie à différents éditeurs. Il le sait, il le sent, ce chef-d’oeuvre littéraire va marquer son époque. Best-seller sur Amazon, tournées des Fnac, conférences, plateaux télévisés… Il est sur le toit du monde, et au-delà. Lorsqu’il se réveille, aucun éditeur ne l’a contacté. Le prix Pulitzer attendra. Son manuscrit repose en paix dans son tiroir.

Il ne lâche pas son envie de partage pour autant et crée une page Facebook, Les Antisèches du Bonheur, et une chaîne Youtube consacrées à la méditation. Rapidement il trouve son public et un dialogue s’installe autour de comment se changer soi plutôt que changer son environnement.

Son chemin consiste à remonter les sources du bonheur et à transmettre les informations glanées. Comme il le dit lui-même, il est un vulgarisateur qui transforme des concepts complexes en idées accessibles au plus grand nombre. Le succès est au rendez-vous. Sa communauté grandit. Il donne du sens. Tout va bien. Mais il manque toujours quelque chose.

Méditation, surf et sexe tantrique

En recherche perpétuelle, Jonathan décide de partir en Inde sur les traces de sages avec le désir de rencontrer son mentor, son gourou, son Yoda. Pour être reconnu comme l’Elu par un maître certifié. Il touchera enfin au bonheur, son ego fera des bonds de joie (oui c’est possible) et tout ira pour le mieux.

Sans plan précis, il place la barre haut et entame son périple par une retraite vipassana dans le Nord de l’Inde. Dix jours de méditation dans le silence absolu. Une expérience mentale et physique au cours de laquelle il combat un adversaire redoutable: son mental. Dans une succession de petites victoires et de grandes défaites, il vit une ascèse exigeante construite autour de l’enseignement de Goenka.

S. N. Goenka a développé et popularisé la méditation vipassana, d’abord en Inde puis en Orient et en Occident avec l’ouverture de nombreux centres de méditation. Sa technique repose sur un code de conduite morale, une maîtrise de l’esprit, l’observation des sensations et l’amour bienveillant.

Dans la méditation vipassana, tout trouve sa racine dans les sensations physiques. Selon le principe de l’impermanence, rien ne dure, toute forme change, y compris les sensations positives et négatives. Donc si nous parvenons à les prendre pour ce qu’elles sont, à savoir de simples manifestations physiques passagères, sans nous attacher à elles, nous pouvons mettre un terme à la souffrance. On n’évite pas la douleur mais on peut cesser de s’identifier à elle en réagissant de façon compulsive lorsqu’elle apparaît. Laissons-la venir, être et disparaître. Et nous n’en serons que plus heureux.

Lors de ces 10 jours de solitude, Jonathan traverse différentes phases qui le font aller à la rencontre de lui-même: fatigue extrême, douleur physique, extase, résignation, acceptation. Son séjour n’est pas une sinécure, il en bave. Son mental est un adversaire coriace. Aucun des deux ne sort vraiment vainqueur de ce combat interminable mais Jonathan en apprend beaucoup sur lui-même. Cette recherche du soi est le fondement de sa personne et de son travail. En cela, son séjour méditatif représente un grand pas en avant.

Il sort physiquement exténué de son expérience vipassana mais mentalement revigoré. Après un détour par le Rajastan, il file au Kerala, au sud de l’Inde, à Amritapuri, l’ashram d’Amma.

Mata Amritanandamayi, connue sous le nom de Amma (« Mère »), est une figure spirituelle indienne dont l’enseignement repose sur l’advaïta vedanta (non-dualité) et la dévotion. Elle est réputée pour son darshan, une étreinte prodiguée à des dizaines de millions de personnes.

Dans cette sorte d’hôpital spirituel, son humeur tangue. Il doute de la nature de son voyage. La quête initiatique tant attendue tourne à vide. Pour être élu, il doit encore attendre un peu. Il côtoie Amma mais ne sent pas de transformation réelle.

Il passe également par le Mantra Surf Club où il pratique la méditation avec mantra et perfectionne sa technique de surf. C’est sûr, la spiritualité n’exclut pas le plaisir. Il va en faire l’expérience de façon plus approfondie un peu plus tard. En attendant, le surf et l’ambiance feu de camp c’est sympa mais Jonathan a besoin de plus.

Il décide alors de se rendre à l’ashram d’Osho, à Pune, pas très loin de Mumbai. Aller chez Osho c’est entrer dans une autre dimension où le sexe est permis et même recommandé et où la méditation prend une forme très particulière. C’est une approche originale et radicale qui a autant d’adeptes que de détracteurs. Quelque part entre séjour psycho-spirituel de luxe et thérapie sexuelle.

Rajneesh Chandra Mohan Jain, dit Osho, est un gourou indien mort en 1990 dont l’influence est encore très forte aujourd’hui auprès de centaines de milliers de disciples. Personnalité charismatique et controversée, Osho prône la célébration de la vie à travers une sexualité libérée ainsi qu’une méditation dynamique afin de quitter le mental pour laisser le coeur s’exprimer. Auteur de dizaines de livres à succès, Osho a aussi fait l’objet de nombreux ouvrages et de documentaires, dont l’hallucinant Wild Wild Country (produit par Netflix en 2018).

Chez Osho, Jonathan expérimente. Il respire fort, explose, hurle, frappe le sol, saute à pieds joints en répétant « Hou » (c’est un mantra, pas le jeu du fantôme), danse et se perfectionne en sexe tantrique. Cette technique qui utilise la respiration de chacun ainsi que des mouvements minimalistes a pour objet la transmission de l’énergie sexuelle d’un corps à l’autre. Cette exploration sexuelle inédite le transporte. Les portes d’un nouveau paradis s’ouvrent à lui.

C’est finalement à Rishikesh, haut lieu spirituel au nord de l’Inde, que le touriste du bonheur trouve son maître en la personne de Prem Baba. Pour celui-ci, il y a deux outils majeurs pour faire évoluer les consciences : la pratique du silence, c’est-à-dire la vie méditative (semblable à l’approche de Goenka), et la connaissance de soi. Cette approche psycho-spirituelle opère une synthèse entre la psychothérapie occidentale et la sagesse orientale.

Cette rencontre ne marque pas la fin de l’aventure, il passe encore par Mumbai et Varanasi, mais probablement celle de son voyage intérieur tant ce qu’il vit là le nourrit et semble enfin répondre à la plupart de ses questions. En tout cas ça comble une grande part de vide.

Les chemins de la sagesse

Ce récit initiatique peut faire penser à deux ouvrages très différents: Mange, prie, aime d’Elizabeth Gilbert, et Candide au pays des gourous de Daniel Roumanoff.

Mange, prie, aime voit son auteur voyager en Italie, en Inde et en Indonésie pour se reconnecter à elle-même. Elle y parvient à travers le plaisir de la bouche à Rome, la prière en Inde et l’amour à Bali. Ce récit initiatique très « feel good » n’est pas exempt de défauts mais traite de thèmes dans l’air du temps comme la quête de sens, le besoin de trouver son moi profond, l’accomplissement etc. (L’adaptation cinéma avec Julia Roberts est une cornichonade à éviter…)

Dans Candide au pays des gourous, Daniel Roumanoff fait le récit de ses voyages en Inde au début des années 1960. On est encore loin des hordes de touristes. Parti en auto-stop, ce chercheur spirituel parcourt le pays de maître en maître (Krishnamurti, Swami Ramdas, Satya Sai Baba, Ma Ananda Mayi) jusqu’à rencontrer le sien, Swami Prajnanpad. Daniel Roumanoff partage ses doutes, ses interrogations, son malaise face aux contradictions de certains enseignements. On y croise autant les hommes de Dieu que les fous de Dieu.

Avec la première Jonathan partage une forme légère, directe et superficielle en apparence mais qui touche aussi à la quête de sens. Qui ne s’est jamais posé la question de savoir s’il est vraiment à sa place, s’il vivait la vie qui lui correspond réellement?

Avec le second, il partage le désir d’être reconnu comme véritable disciple d’un maître éclairé, ainsi qu’une attirance profonde pour le mysticisme indien et l’advaïta vedanta non-dualiste influencé par la psychologie occidentale. L’enseignement de Swami Prajnanpad s’inscrit dans cette voie à travers un travail basé sur la destruction du mental et la purification de l’inconscient. Daniel Roumanoff est le principal représentant francophone, avec Arnaud Desjardins, de Swami Prajnanpad.

En conclusion, ce Journal intime d’un touriste du bonheur est une sorte de carnet de voyage, entre philosophie et psychologie, dans lequel Jonathan livre des réflexions pertinentes, notamment sur la notion de masque et des différents « moi » qui nous habitent ou sur la non-dualité et l’illusion du contrôle et du libre arbitre. Une sorte de prédéterminisme où rien de ce que l’on fait ne dépend de notre volonté et où le bonheur ne dépend pas de l’accumulation des plaisirs et de l’évitement de la douleur mais de la paix intérieure continue. Un enseignement libérateur qui résonne en Jonathan et qui renvoie à Eckhart Tolle, l’auteur qui lui avait déjà mis la tête à l’envers avec le livre Nouvelle Terre et dont l’ombre plane sur tout ce periple indien.

Si le terme de shopping spirituel apparaît ci et là, c’est normal. Jonathan l’assume et le revendique. C’est, à ses yeux, une façon légitime de chercher, tester, questionner afin de trouver ce qui lui convient le mieux parmi les différents courants de pensée spirituels et de le partager.

Parfois confus, à l’image de son auteur qui veut faire mais ne sait pas quoi, et veut aller mais ne sait pas où, ce voyage intérieur gagne en clarté au cours du récit. On accompagne volontiers Jonathan sur ses deux gros chantiers personnels que sont la pratique de l’amour de soi et l’apprentissage de la solitude. C’est aussi une mise à nu pudique qui ne renie pas ses zones d’ombre. Elles existent, elles ont participé à modeler l’homme qu’il est aujourd’hui. Simple, drôle, sincère, profond et touchant.

La page Facebook des Antisèches du bonheur

Le site officiel des Antisèches du bonheur.

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